C'est en me remettant à lire que je réalise combien écrire me manque. Non, pas reporter méthodiquement les évènements qui me semblent d'importance, pas non plus satisfaire ma conscience chargée d'un silence trop long, mais écrire, pour le simple plaisir de le faire.
Or doncques, je ne m'épancherai pas aujourd'hui sur une description mécanique de mon travail (fort mécanique au demeurant, mais point désagréable pour autant), mais plutôt sur la surabondance de poissons dans notre appartement, et sur le fait que mon propriétaire nous tient moi et Jon (mon joyeux colocataire) dans un état de siège concernant nos communications postales.
sur les poissons : Avant que je croise sa route, Jon-mon-joyeux-colocataire était un homme comblé : une charmante copine, un réseau d'amis stable, une carrière prometteuse, et deux superbes poissons exotiques, racés, orgueilleux parce qu'inestimables, vestiges des paradis perdus de notre planète, qu'il avait obtenu à prix fous par un moyen qu'il tenait secret et qu'il chérissait depuis plusieurs années. Gigi, noble, fragile, d'une beauté sacrée et pure, était son préféré. L'autre dont le nom m'échappe, était un monstre noir gigantesque, imprévisible, tantôt tranquille, tantôt bondissant, énorme, indomptable, sauvage. Les deux cohabitaient ensemble depuis si longtemps qu'ils étaient devenus une extension l'un de l'autre, reflétant chacun une façade distincte de la personnalité de l'aquarium tout entier. Bref, Jon-mon-joyeux-colocataire était comblé et heureux...
puis nous emménageâmes ensemble. En 2 mois, je m'étais retenu avec succès de faire des gaffes majeures, et nous nous entendions donc bien. Mais le naturel, qui n'aime pas trop être chassé, est revenu au grand galop et j'ai fait la boulette : Jon-mon-joyeux-colocataire devait s'absenter pour un voyage de quelques mois en France puis aux États-Unis, et je lui avais proposé de m'occuper de ses poissons durant son absence. Durant des semaines, je m'acquittai de mon devoir religieusement et avec dévotion. Arrive la veille du retour de Jon-mon-joyeux-colocataire...
Ce jour-là s'était passé plein de technicalités légales et juridiques. Bien content que 17h00 arrive, je m'étire, puis me dirige vers l'aquarium. Là, je note quelques détails cocasses : tiens, un des poissons a changé de couleur. Marrant ça, un poisson-caméléon! Il est si différent, bien qu'il ne soit pas totalement adapté à son environnement.. plus blanc qu'avant, certes, sans doute pour se fondre avec les cailloux qui jonchent la surface de l'aquarium. Son attitude s'est adaptée aussi, plus calme, impassible, impénétrabe... un vrai caillou! Le seul problème, ce sont ces yeux!! Bien que beaucoup plus clairs qu'avant, ils ne peuvent être confondus pour des cailloux, ça non! Trop translucides, presque... vitreux. Vitreux? Ça ne peut pas être un bon signe ça. Pas de couleurs + complêtement immobile et raide + yeux vitreux + échoué au fond entre l'algue en plastique et la roche brune = ooooh que non!?!!!? et si. J'ai tué Gigi.
Le lendemain, Jon-mon-joyeux-colocataire débarque, pose ses lourds sacs, et va - évidemment - vérifier comment vont ses protégés. Lorsqu'il aperçoit le cadavre de Gigi dans un Tupperware, il contient sa rage/colère/tristesse/douleur et me dit que ça se remplace un poisson...
Mais pas Gigi.
Donc, la semaine suivante, Jon-mon-colocataire-en-deuil est revenu avec 60$ de bébés poissons. Nombreux, mais minuscules. Avec leurs têtes difformes et leurs queues sans cesse agitées, ils faisaient penser à des sp.. enfin des.. tu sais quoi, des euh, têtards, oui des têtards. Mais petit têtard deviendra grand, et en 1 une semaine, Jon-mon-colocataire-vachement-préoccupé-par-la-surpopulation-de-poissons a été contraint d'acheter un autre aquarium pour les héberger. Ils sont maintenant bien trop gros et trop nombreux, et si le gros prédateur noir dont j'oublie toujours le nom en bouffe bien 3 ou 4 par jours, il en reste toujours trop. Et ils se reproduisent maintenant.
Mais je m'éternise sur ma vision des choses, alors que du point de vue des poissons, c'est tout autre : les nouveaux poissons se sont vu intégrer des quartiers où le locataire précédent s'est fait assassiner, avant de se faire dévorer par le vieux monstre marin qui arpente encore les lieux, puis se faire déporter dans un nouvel aquarium récupéré dans une brocante. Ils sont donc réfugiés politiques, et il serait imprudent de sous-estimer leur soif de vengeance et de rétribution. Depuis quelques jours, j'ai remarqué qu'ils se battaient moins, comme s'ils se mobilisaient contre une force extérieure plus grande, telle une armée en plein effort. Je crains que je ne sois cette force, et qu'avec le temps la menace des poissons ne devienne bien réelle. Mais comme j'en ai trop écrit sur le sujet, je passe à la suite...
sur mon statut d'assiégé : Nous en sommes à la multénième semaine de conflits contre le représentant du pouvoir suprême. Enfin, notre propriétaire. Multénième, ça veut dire que je n'ai aucune idée du chiffre, sinon qu'il est obèse. Tout cela a commencé un jour où Jon-mon-drôle-colocataire a lancé une remarque joyeuse en épluchant la tonne de publicité quotidienne déchargée dans notre boîte au lettres cabossée : "Cool ça, on n'a pas une facture!"... Cool oui, mais au bout de 2 semaines, un peu inquiétant aussi. 2 semaines de pure publicité. Quelque chose clochait, mais quoi?
Un jour où je travaillais de chez moi (ah les doux avantages confortables de ce métier!), je vis passer le facteur. Curieux, je vais voir le quidam pour me faire dire que oui, il a une tonne de courrier pour moi, mais qu'il n'est autorisé à le mettre que dans une boîte au lettre digne de ce nom (ie : qui n'est pas complêtement éventrée et impossible à fermer à clé). Arf. La publicité colportée depuis tout ce temps nous avait donné l'illusion d'avoir encore accès au courrier, alors qu'il n'en était rien!!! Et maintenant qu'il me le faisait remarquer, je constatai aussi que ma boîte au lettre était salement amochée, ainsi que celle des filles d'à côté. Ce ne pouvait être qu'un acte de vandalisme politique contre le pouvoir que représente notre république de poissons. Ceci dit, malgré tout le respect que je porte aux agitateurs publics et autres délinquants civiques, là il s'agissait de mon courrier quand même. Et puis ils sont pas dangereux nos poissons... enfin pas encore. Bref, le lendemain, Jon-mon-graphiste-de-colocataire et moi décidons de prouver au monde entier qu'est-ce qu'un graphiste et un ingénieur physicien peuvent accomplir lorsqu'ils s'y mettent vraiment. Nous réparâmes la boîte au lettre en question, avec un mécanisme prouvé ET un esthétisme à se pâmer : résultat, nous pûmes dormir du sommeil du juste ce soir-là. Sauf que...
Le lendemain vit son lot de publicités, mais zéro lettres. Le surlendemain non plus. Bref, après une semaine de déception, j'apostrophai à nouveau le facteur pour lui faire part de mon étonnement. Il me répondit que notre bricolage ne l'impressionnait point, et qu'il ne ferait rien tant que mon propriétaire n'aurait pas réparé la maudite boîte aux lettres. Il ajouta qu'il pourrait m'apporter la demi-tonne de courrier en retard le lendemain si je me trouvais à cette heure précise chez moi. Le lendemain, nous reçûmes donc un camion de courrier, colis, factures et lettres, et nous avisâmes notre proprio.
L'histoire pourrait se conclure là, sauf que le propriétaire n'a jamais rien fait, et ça fait plus d'un mois. La semaine dernière, la poste m'a envoyé un avertissement : DEUX facteurs, oui messieurs-dames, deux, ont frappés à ma porte, habillés en FBI, probablement armés, pour me donner un avertissement formel et relever mes empreintes digitales! enfin, prendre mon numéro de téléphone. Ils ont promis des poursuites judiciaires contre le propriétaire, mais je doute de l'efficacité de leur action. Je ne sais pas combien de temps ce siège durera. J'en suis venu à la certitude que notre propriétaire a juré notre perte et planifie de nous couper du reste du monde avant de nous couper l'eau, la nourriture et pire, peut-être même internet... Combien de temps résisterons-nous? nul ne le sait... je vous tiens au courant.